Charlotte Conrad

L’HISTOIRE TIENT A UN FIL

Faut-il commencer par la couleur ou se lancer entraîner dans le dessin ? Est-ce le souvenir initial d’une nuit américaine, ou dans l’épaisseur de la toile, le bourdonnement, comme si tout ça était habité par la possibilité de vie? La peinture vous tire de tous les côtés. Charlotte Conrad n’est pas au singulier, mais dans le pluriel de l’histoire. A chaque toile, la reconstruction commence. Verte, jeune et bleue, au travers des yeux de l’enfant. Elle a dix ans, c’est un matin de l’âme et dans sa petite main…

L’émotion de l’enfance qui m’intéresse
Nous nous rencontrons dans une pièce imaginaire. Nous sommes entre le Togo, le Ghana et la ville de Chicago, à bord d’un avion qui fait un trait blanc sur le tableau bleu. « Les gens disent souvent que ma peinture est africaine. Je pense qu’elle était avant. Elle est comme ça, parce que je reviens à cette émotion de l’enfance qui m’intéresse. » C’est dans cette matière du temps qu’elle cherche, dans ces premiers scintillements de l’esprit, qu’elle prend, morceau par morceau, le tissu dont elle tisse l’oeuvre. Collage, patchwork, tissu composite, qu’il s’agisse de l’huile, de la linogravure, de ses installations et de ses objets, le fonctionnement sera le même. « Je commence par écrire. Des bouts de phrases, de la poésie, et puis je prolonge avec le dessin, je mets à plat des possibilités, sur lesquelles je vais construire, petit à petit… » La phrase s’interrompt, mais le fil n’est pas rompu. 

Au fond, c’est de ça qu’il faut parler. D’une histoire. En cela, oui, la peinture de Charlotte Conrad est africaine. Elle suit un temps invisible, elle entretient la mémoire et la marche à entreprendre. Vivre. Et pour cela, reprendre la pièce de tissu et poursuivre la confection. Les Africains font de même, dans la folie de ce monde, de tenir dans sa main l’objet qui donne le sens. Un pinceau, une aiguille, un tabouret sur lequel s’asseoir et qui revêt une importance capitale. Spirituelle. Les cinq ans qu’elle a passés en Afrique de l’ouest lui ont appri cette importance de l’objet. En somme d’avoir croisé les enseignements de L’Art Institut of Chicago et la bienveillante attention d’Ablade Glover, l’immense peintre ghanéen.

La rencontre de Kossi Homawoo date de la même époque, à la fin des années 1990. Il dit d’elle que sa peinture est immense et que c’est avec elle que les premières lampes sont nées. « On avait vu des choses à Paris, des colonnes de Brancusi. L’idée était de Kossi, vraiment. De construire ces colonnes ou de reproduire mes tableaux, et de les allumer. Personnellement, je n’étais intéressée que par la création. L’objet, je ne savais pas ce que c’était. » C’est venu petit à petit, par la confection des lampes totems et des premières peintures lumineuses, une complicité de l’art qui déborde de la toile, qui est partout, de l’art qui vit dans un tabouret, dans une lampe allumée un soir, dans la tempête, du réconfort partagé.

« Un jour, ils partent, ils ne m’appartiennent plus, c’est ainsi, et ils sont là-bas pour une autre personne. » Charlotte Conrad

Charlotte Conrad est réellement une arteure, parce que sa peinture est ouverte au monde et que l’idée de commercialisation lui est totalement indifférente. Une seule chose l’intéresse, c’est d’être dans le tableau, ou la gravure, de remonter cette rivière, de faire briller l’insondable lumière. « J’ai adoré cette idée de mettre de la couleur sur ces objets. Ils sont habités de quelque chose. Un jour, ils partent, ils ne m’appartiennent plus, c’est ainsi, et ils sont là-bas pour une autre personne. »
C’est Cage qui parlait de la création comme une émotion partagée. Charlotte Conrad est fondamentalement dans ce mouvement de l’esprit.

RC (ZO mag’)